Lundi 26 novembre 2007
ARTE Radio: « Des écrivains du désengagement »
janvier 2003
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J’ai été très frappé hier par un article de John le Carré dans le journal Le Monde à propos de la guerre en Irak. /Je suis directeur littéraire des éditions Grasset et je m’appelle Manuel Carcassonne./ C’est typiquement un sujet, finalement, sur lequel, oui, les gens peuvent s’engager, oui, les gens peuvent développer une théorie, développer une argumentation et en même temps, on a l’impression que cette théorisation, cette argumentation ne va strictement rien changer, alors même que l’engagement des intellectuels, des écrivains pendant longtemps a été facteur de changement. Dans l’affaire Dreyfus, je prends cet exemple parce qu’il est quand même extrêmement symptomatique de l’engagement des intellectuels, l’engagement des intellectuels, des écrivains a changé quelque chose. John le Carré ne va, par son article, que par ailleurs je trouve assez juste et assez drôle, ne va, hélas, rien, probablement rien changer au déclenchement ou non d’une guerre en Irak et John le Carré ne sera pas puni d’exil comme l’a été Emile Zola.
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Bah la différence elle est là, la différence elle est peut-être dans une forme d’indifférence plus grande d’un système qui est celui du pouvoir vis-à-vis des intellectuels, ce que disent les intellectuels a peut-être moins d’importance que dans le passé, c’est peut-être aussi pour ça qu’ils s’engagent moins, c’est-à-dire parce qu’ils pèsent peut-être moins, et donc du coup ils ont peut-être tendance à aller sur d’autres terrains, euh, alors on pourrait se baser sur le terrain de l’économie par exemple, beaucoup d’intellectuels écrivent sur l’économie, beaucoup de théoricien, d’essayistes écrivent sur l’économie sans changer une fraction de dixième de seconde qu’accordent les grands de ce monde à l’économie.
Eric Naulleau, donc généralement je suis éditeur et là je me suis mis de l’autre côté de la profession en devenant co-auteur de Petit déjeuner chez Tyrannie et du Crétinisme alpin. On peut même parler d’ « écrivain du désengagement », il y un cas extrêmement spectaculaire, c’est celui de Philippe Sollers, puisqu’il a été dans sa vie plus ou moins associé à toutes les tyrannies : le maoïsme, le stalinisme… et là, il y a une sorte de lâchez-tout de sa part très étrange où il dit « il faut cesser de parler de ce qui se passe dans le monde, tout ça n’est pas bien grave, le terrorisme, moi, ça ne m’effraie pas, il faut parler de sa propre existence, de son vécu, alors… », ce qui donne son dernier livre, quoi, quelqu’un qui est sur l’île de Ré, qui vous parle des oiseaux, des fleurs, qui court nu dans l’herbe, qui mange une daurade au sel. Voilà, alors, c’est une figure très caricaturale mais peut-être exemplaire, c’est-à-dire un repli sur soi : vivons… pour vivre heureux, vivons cachés, chacun dans son petit coin, et puis désintéressons-nous de la marche du monde.
Bah la littérature française elle manque, à mon sens, plutôt de contact avec la réalité dans l’ensemble, mais je veux pas accabler mes collègues, mais c’est vrai que beaucoup d’entre eux sont des gens qui sont très, très coupés, enfin ça m’a frappé quand je suis rentré dans ce milieu, des gens qui sont très coupés, au fond, des réalités quelles qu’elles soient. Ils parlent d’eux-mêmes, ils parlent d’eux-mêmes, ça me semble souvent très, très minimaliste, et c’est vrai que c’est beaucoup plus intéressant, à mon sens, d’avoir, qu’on en parle directement ou pas, peu importe, mais d’avoir cette expérience extérieure. Il y a des gens qui on essayé de développer ça, c’est le festival de Saint-Malo, Etonnants-voyageurs, toute cette littérature du dehors, comme di Michel Le Bris, et moi je me situe vraiment dans cette tradition-là.
Il s’agit cette fois d’annoncer la deuxième édition des rencontres européennes du livre de Sarajevo, conçue comme une extension du festival Etonnants-voyageurs de Saint-Malo. Et moi j’analyse, et à ma grande surprise c’est un des passages qui choque le plus, un article qu’il avait fait sur Sarajevo, Philippe Sollers, où quand y’avait les rencontres européennes de Sarajevo, il dit « non, mais tout ça c’est bien mignon mais c’est encore un moyen de faire social et collectif, faut arrêter de faire social et collectif ». Ce qui est une manière de dire « cessons de nous engager pour nous replier sur notre petit nombril et quelques muqueuses alentours ».
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Le côté éclair engagé du moment, engagé dans une pétition, engagé pour un combat qui est un combat de quinze jours, ça, j’ai toujours trouvé cet engagement de l’instantané assez ridicule et c’est là que je suis plutôt du côté des grands individualistes, hostiles à l’engagement d’un moment comme Gombrowicz par exemple, ça, ça me paraît quand même beaucoup plus intéressant mais c’est aussi beaucoup plus rare. Je proposais de substituer à l’engagement intellectuel à l’ancienne un engagement de l’intime et je pense que par exemple, le genre de l’autofiction, par exemple ce genre dans lequel, effectivement, le romancier modifie la réalité à partir de son propre rapport à l’autobiographie, à lui-même, à son propre rapport à la réalité, c’est une forme d’engagement comme un autre.
Ca, si c’est ça l’autofiction, oui, c’est d’ailleurs compatible avec l’engagement. Si c’est Sollers ou Angot, moi, ça m’intéresse en aucune façon. J’ai tourné les pages.
Si l’on comprend bien, tandis que quelques dizaines d’écrivains s’en vont bavasser abstraitement à l’autre bout de l’Europe et nouer de futiles contacts avec leurs confrères balkaniques, deux gardiens du temple, autour d’un verre et en présence d’un scribe, s’entretiennent de l’essentiel à Paris.